Littérature, histoire de l'art, inspiration qui file au vent, photographie, poésie de l'instant...
Pour la communauté Le Tableau du Samedi gérée par Lady Marianne, voici ma participation du samedi 21 septembre, sur le thème « Labours », d'après un choix de TORTUE ou sur un thème libre.
J'ai choisi une œuvre dont j'apprécie beaucoup la manière élégante et la simplicité précieuse. C'est une plongée dans mes souvenirs d'Historienne de l'Art car ce tableau faisait partie de ma Thèse de Doctorat. L'oeuvre porte différents noms, soit L'Agriculture, La Leçon d'Agriculture et La Leçon de Labourage et elle fut réalisée par François-André Vincent (1746-1816), un artiste néoclassique accompli.
Considéré à son époque comme l'égal du grand Jacques-Louis David (1748-1825), François-André Vincent fut également qualifié de précurseur du courant Romantique.
Il peignit des scènes de l'histoire antique (comme L'Enlèvement des Sabines...) et des événements de l'histoire de France dont une série de toiles ayant pour thème la vie d'Henri IV. Peintre d'histoire, il fut aussi peintre de genre et reconnu comme un portraitiste de grand talent. Il était l'époux d'une illustre femme artiste : Madame Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803) qui effectua son portrait.
Remarquable pastelliste et miniaturiste, Adélaïde Labille-Guiard fut membre de l’Académie Royale de Peinture où elle entra le même jour que la très célèbre Élisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842).
Adélaïde, tout aussi talentueuse resta malheureusement dans l’ombre de sa consoeur mais en son temps, elle fut sollicitée pour réaliser des portraits prestigieux comme ceux des « Mesdames » : les Tantes et la Soeur du Roi.
Adélaïde Labille-Guiard, Autoportrait avec deux élèves (1785), New York, Metropolitan Museum of Art.
François-André Vincent fut son deuxième mari et son professeur concernant la technique de la peinture à l'huile. (Elle avait épousé en premières noces le peintre Nicolas Guiard). François-André était son ami d'enfance et un soutien indéfectible. Leur amitié se transforma en amour au fil des années et en grande complicité artistique.
Adélaïde Labille-Guiard fut appréciée comme artiste mais hélas toujours comparée à la brillante Élisabeth Vigée-Lebrun. Quant à François-André Vincent, plusieurs de ses œuvres furent attribuées à d'autres peintres comme Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), Jacques-Louis David (1748-1825), Louis-Léopold Boilly (1761-1845), Antoine-Jean Gros (1771-1835), Théodore Géricault (1791-1824) et même Eugène Delacroix (1798-1863) avant qu'on lui en restitue la paternité !
Le couple fut donc aimé et reconnu MAIS il dut se battre plus que d'autres artistes pour cette reconnaissance. Amoureux et soudés, ils purent y parvenir. François-André Vincent fut un professeur de peinture émérite et Adélaïde Labille-Guiard devint à partir de 1787, le peintre officiel des fameuses « Mesdames ». Elle peignit également le portrait de Robespierre.
Revenons au tableau choisi aujourd'hui...
La Leçon d'Agriculture est issue d'une série de quatre tableaux conçus pour décorer l'hôtel particulier bordelais de Monsieur François-Bernard Boyer-Fonfrède (1767-1845), industriel puissant, armateur et Député à la Convention en 1792. Ces œuvres furent créées pour illustrer les idées que le philosophe Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) avait exposées dans le traité Émile ou De l’éducation. Un ouvrage publié en 1762 qui portait sur « l'art de former les hommes ».
Pour Jean-Jacques Rousseau, l'Agriculture devait être honorée comme « le premier métier de l’homme ». Dans le livret du Salon de 1798, le tableau fut décrit de la manière suivante : « Pénétré de cette vérité que l’Agriculture est la base de la prospérité des États, le peintre a représenté un père de famille, riche marchand bordelais, François-Bernard Boyer-Fonfrède, qui, accompagné de sa femme et de sa jeune fille, vient visiter un laboureur au milieu de ses travaux. Il lui rend hommage en assistant à la leçon qu’il l’a prié de donner à son fils : Jean-Bernard, dont il regarde l’éducation comme imparfaite sans cette connaissance. »
La scène se déroule dans la région de Toulouse. Le jeune Jean-Bernard reçoit une leçon de labourage et la richesse thématique de l'oeuvre est remarquable : elle mélange scène de genre, art du portrait en raison de la présence de personnages réels et étude animalière.
La robe des deux bœufs que l'on aperçoit a un rendu magnifique. Il semble qu'il s'agisse d'une race du Massif Central.
La palette oppose subtilement des tons d'ocre et de brun associés aux vêtements et à la peau hâlée du laboureur et des teintes de blanc nacré et de rosé qui caractérisent le jeune homme. Sans oublier le blanc bleuté, presque opalin de la robe de la jeune soeur...
Une tension dramatique fascinante unit le laboureur et le jeune homme à qui son père, riche négociant et politicien, voulait offrir un savoir non seulement théorique mais également pratique, lui permettant de comprendre les difficultés liées au travail de la terre.
J'ai beaucoup aimé vous parler de ce tableau qui a failli disparaître en 1870 lors de l'incendie du Musée de Bordeaux où il se trouvait. Les personnages ont été épargnés mais le fond de la toile a été altéré. L'arrière-plan devait montrer un paysage et celui-ci n'est plus...
Je m'éclipse en vous souhaitant de belles journées d'automne. Merci de votre fidélité, gros bisous !