Littérature, histoire de l'art, inspiration qui file au vent, photographie, poésie de l'instant...
Je marchais vers un lieu que j'aime beaucoup, le Passage du Grand Cerf et mon regard s'est porté vers le ciel. Un bleu charmeur s'y déployait, étalé par des peintres invisibles.
Aussitôt, les notes d'un poème ont déferlé dans ma tête. Je déambule souvent en me récitant de la poésie et là, ce sont les mots de Verlaine qui ont jailli !
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Paul Verlaine, Sagesse (1881)
Ne voyez pas dans le choix de ce poème l'émanation d'une tristesse particulière. J'ai songé simplement « Le ciel est par-dessus le toit... » et la suite s'est manifestée. J'en ai profité pour me dire qu'en cet instant là, je me sentais libre en espérant que les signes de ma pathologie ne se ravivent pas. J'ai profité du moment présent : les mots de Verlaine, le Passage du Grand Cerf à proximité, le ciel bleu de Paris, une délicieuse barre de chocolat dans ma poche et mon carnet de promenade...
De la simplicité et quelque chose de précieux que j'avais envie de partager à travers ce billet...
Dans quel contexte ce poème a-t-il été écrit ?
Dans une prison, où en 1873, Verlaine a purgé une peine de deux ans d'enfermement pour avoir blessé Rimbaud au cours d’une « vive » altercation. La passion qui unissait les deux hommes s'est exprimée ainsi et Verlaine, dans le poème dont il est question, se livre, entre lyrisme et nostalgie.
La souffrance s'enracine dans la simplicité des mots choisis. Une simplicité qui dans sa subtilité brode son étreinte autour de l'esprit et du coeur du lecteur.
Un prisonnier, dans son espace restreint, « chante » ce qu'il ressent et le bleu du ciel happe sa voix. Il se hisse au-delà de sa cellule maison et sa complainte est une élévation de l'âme.
La Nature est là, à la fois si proche et tellement inaccessible et l'arbre qui berce sa palme ne paraît pas entendre la douleur de l'enfermé.
Ainsi, l'on avance à travers les strophes, par petites touches comme dans un tableau et les sons entrent en résonance : la voix du poète et le tintement de la cloche, le souffle du prisonnier et la plainte de l'oiseau... Les regrets fusent avec brio, matérialisés par la rythmique de l'anaphore...
Verlaine et Rimbaud représentés par Henri Fantin-Latour (1836-1904) dans le tableau Le coin de table, conservé au musée d'Orsay.
Verlaine et Rimbaud... poètes maudits emportés par l'amour fou, entre les années 1871 et 1873, l'amour qui brûle et damne, exacerbé par les effets de l'absinthe. Un amour rouge et noir d'obsidienne qui s'incarne en littérature...
Un après-midi de juillet 1873, à Bruxelles, Paul Verlaine vise Arthur Rimbaud avec un revolver qui a été mis aux enchères chez Christie's, le 30 novembre 2016 et acheté pour plus de 434.000 euros ! Ce revolver, Le Faucheux, un 7 millimètres à six coups, a coûté à Verlaine 23 francs. Le poète en avait fait l'acquisition pour se suicider.
Sous l'effet de l'alcool, Verlaine prend comme un uppercut la décision de Rimbaud de le quitter. Anéanti, il braque l'arme sur son jeune amant en criant : «Voilà pour toi, puisque tu pars» et il tire deux balles. La première se niche dans le plancher, la seconde déchire le bras de Rimbaud.
Verlaine, condamné pour « voie de fait » doit purger la peine maximale soit deux ans de prison, avec pour circonstance aggravante : le « délit de pédérastie. Il est de plus jugé comme un Communard.
Au bout de 555 jours de prison, il a tout perdu, hormis son talent. Il tente de se reconstruire mais il va rester comme un paria dans la société. Pendant ce temps qui oscille entre Purgatoire et Enfer, Verlaine écrit « Cellulairement »... et Rimbaud rédige le magistral Une saison en enfer.
Verlaine s'exile pendant des années en Angleterre, il correspond toujours avec Rimbaud qui lui demande de l'argent. Ils ne seront plus ensemble mais quelque chose de l'un et de l'autre demeure en eux, jusqu'à la fin...
Circonvolutions amoureuses entre La Belgique et Londres et Londres et La Belgique...
Lettre de Verlaine à Rimbaud qu'il appelait Rimbe.
3 juillet 1873
En mer
Mon ami,
Je ne sais si tu seras encore à Londres quand ceci t'arrivera. Je tiens pourtant à te dire que tu dois, au fond, comprendre, enfin, qu'il me fallait absolument partir, que cette vie violente et toute de scènes sans motif que ta fantaisie ne pouvait m'aller foutre plus !
Seulement, comme je t'aimais immensément (Honni soit qui mal y pense !) je tiens aussi à te confirmer que si - d'ici à 3 jours, je ne suis pas r'avec ma femme, dans des conditions parfaites, je me brûle la gueule : 3 jours d'hôtel, un rivolvita, ça coûte : de là, ma « pingrerie » de tantôt. Tu devrais me pardonner. - Si, comme c'est trop probâbe, je dois faire cette dernière connerie, je la ferai du moins en brave con. - Ma dernière pensée, mon ami, sera pour toi, pour toi qui m'appelais du pier tantôt, et que je n'ai pas voulu rejoindre, parce qu'il fallait que je claquasse -- ENFIN !
Veux-tu que je t'embrasse en crevant?
Ton pauvre
P. Verlaine
Nous ne nous reverrons plus en tous cas. Si ma femme vient, tu auras mon adresse et j'espère que tu m'écriras. En attendant, d'ici à 3 jours, pas plus, pas moins, Bruxelles, poste restante -- à mon nom.
Source : VERLAINE (Paul), Correspondance générale, 1857-1885, (Tome 1), Paris, Fayard, 2005
Rimbaud, « incarné » par Leonardo Di Caprio dans un film de 1997. Le rôle de Verlaine était joué par David Thewlis que les fans d'Harry Potter connaissent bien... David Thewlis était le professeur Remus Lupin.
Lettre de Rimbaud à Verlaine
Les 4 et 5 juillet 1873
Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je serai bon. Si j’étais maussade avec toi, c’est une plaisanterie où je me suis entêté, je m’ en repens plus qu’on ne peut dire. Reviens, ce sera bien oublié. Quel malheur que tu aies cru à cette plaisanterie. Voilà deux jours que je ne cesse de pleurer. Reviens. Sois courageux, cher ami. Rien n’est perdu. Tu n’as qu’à refaire le voyage. Nous revivrons ici bien courageusement, patiemment. Ah ! je t’en supplie. C’est ton bien d’ailleurs. Reviens, tu retrouveras toutes tes affaires. J’espère que tu sais bien à présent qu’il n’y avait rien de vrai dans notre discussion. L’affreux moment ! Mais toi, quand je te faisais signe de quitter le bateau, pourquoi ne venais-tu pas ? Nous avons vécu deux ans ensemble pour arriver à cette heure là ! Que vas-tu faire ? Si tu ne veux pas revenir ici, veux-tu que j’aille te trouver où tu es ?
Oui c’est moi qui ai eu tort.
Oh ! tu ne m’oublies pas, dis ?
Non, tu ne peux pas m’oublier.? Moi, je t’ai toujours là.
Dis, réponds à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble ?? Sois courageux. Réponds-moi vite. Je ne puis rester ici plus longtemps.? N’écoute que ton bon cœur.
Vite, dis si je dois te rejoindre.
À toi toute la vie.
Rimbaud.
Vite, réponds : je ne puis rester ici plus tard que lundi soir.
Je n’ai pas encore un penny ; je ne puis mettre ça à la poste. J’ai confié à Vermersch tes livres et tes manuscrits. Si je ne dois pas te revoir, je m’engagerai dans la marine ou l’armée. Ô reviens, à toutes les heures je repleure. Dis-moi de te retrouver, j’irai, dis-le-moi, télégraphie-moi — Il faut que je parte Lundi Soir, où vas-tu ? Que veux-tu faire ?
Plus tard, Arthur Rimbaud reprend :
Cher ami, j’ai ta lettre datée « En mer ». Tu as tort, cette fois, et très tort. D’abord, rien de positif dans ta lettre : ta femme ne viendra pas, ou viendra dans trois mois, trois ans, que sais-je ? Quant à claquer, je te connais. Tu vas donc, en attendant ta femme et ta mort, te démener, errer, ennuyer des gens. Quoi ? toi, tu n’as pas encore reconnu que les colères étaient aussi fausses d’un côté que de l’autre ! Mais c’est toi qui aurais les derniers torts, puisque, même après que je t’ai rappelé, tu as persisté dans tes faux sentiments. Crois-tu que ta vie sera plus agréable avec d’autres que moi ? Réfléchis-y ! — Ah ! certes non ! —
Avec moi seul tu peux être libre, et, puisque je te jure d’être très gentil à l’avenir, que je déplore toute ma part de torts, que j’ai enfin l’esprit net, que je t’aime bien, si tu ne veux pas revenir, ou que je te rejoigne, tu fais un crime, et tu t’en repentiras de LONGUES ANNÉES, par la perte de toute liberté, et des ennuis plus atroces peut-être que tous ceux que tu as éprouvés. Après ça, resonge à ce que tu étais avant de me connaître.
Quant à moi, je ne rentre pas chez ma mère. Je vais à Paris. Je tâcherai d’être parti Lundi Soir. Tu m’auras forcé à vendre tous tes habits, je ne puis faire autrement. Ils ne sont pas encore vendus, ce n’est que lundi matin qu’on me les emporterait. Si tu veux m’adresser des lettres à Paris, envoie à L. Forain, 289 rue St-Jacques, pour A. Rimbaud. Il saura mon adresse.
Certes, si ta femme revient, je ne te compromettrai pas en t’écrivant, — je n’écrirai jamais.
Le seul vrai mot, c’est : reviens, je veux être avec toi, je t’aime. Si tu écoutes cela, tu montreras du courage et un esprit sincère.
Autrement, je te plains.
Mais je t’aime, je t’embrasse et nous nous reverrons.
Rimbaud.
En vous souhaitant un très joli mois d'octobre...
Avec des pensées pour les sinistrés de notre terre... Indonésie, Japon etc... On ne sait comment trouver des mots de réconfort face à ces drames ...
J'ai aussi des pensées pour un grand monsieur, un coeur généreux et un orfèvre de poésie, Charles Aznavour, envolé vers d'autres cieux...
Avec tendresse et amitié...
Gros bisous