Littérature, histoire de l'art, inspiration qui file au vent, photographie, poésie de l'instant...
Il me plaît ce poème, on a tendance à le connaître, il papillonne sur nos lèvres quand on songe à la Dame de Fer, « l'épingle à chapeaux » comme autrefois on disait... Et quand je passe pas loin de la Tour, majestueuse et bienveillante envers la joyeuse cohue qui s'étire entre ses drôles de jambes, le vent chuchote à mon oreille les mots savoureux de Monsieur Carême (1899-1978).
« Mais oui, je suis une girafe,
M’a raconté la tour Eiffel,
Et si ma tête est dans le ciel,
C’est pour mieux brouter les nuages,
Car ils me rendent éternelle.
Mais j’ai quatre pieds bien assis
Dans une courbe de la Seine.
On ne s’ennuie pas à Paris :
Les femmes, comme des phalènes,
Les hommes, comme des fourmis,
Glissent sans fin entre mes jambes
Et les plus fous, les plus ingambes
Montent et descendent le long
De mon cou comme des frelons
La nuit, je lèche les étoiles.
Et si l’on m’aperçoit de loin,
C’est que très souvent, j’en avale
Une sans avoir l’air de rien. »
Maurice Carême
Ce festin d'écriture, aux allures de comptine, célèbre celle qui a essuyé tant de mépris à ses débuts.
Celle qui chevauche les modes fut taxée de monstre, de Tour de Babel, de gribouillis d'encre infâme sur le ciel de Paris. On voulut éclater « son corps de cheminée d'usine » alors que d'autres voyaient en elle une reine de puissance mathématique, un nouvel arbre de vie, une vigie des utopies...
Entre 1887 et 1889, son audacieuse ossature jaillit d'un magma de gravier, d'un lacis de poutrelles métalliques, d'une forêt de boulons d'ancrage et de puissants arbalétriers. Elle fut inaugurée par Gustave Eiffel, le 31 mars 1889, et ouverte au public le 15 mai 1889, pour l'Exposition Universelle.
Exposition Universelle de 1900, témoignage photographique réalisé par William Henry Goodyear (1846-1923), premier conservateur du Musée des Beaux-Arts à Brooklyn (1899-1923), voyageur passionné qui immortalisa différentes scènes de l'Exposition début de siècle.
Elle fut chantée, en 1893, par la facétieuse Yvette Guilbert (1865-1944) et j'apprécie ce texte tout autant que celui de Maurice Carême.
« Le bon Dieu, les saints et les saintes
Regardent par les trous du ciel
L'instrument que Monsieur Eiffel
Vient de dresser dans nos enceintes.
Ils discutent. Le Dieu des dieux,
Qui, vu son âge, est un peu myope,
Prononce : "C'est un télescope."
Jésus dit : "Papa devient vieux !"
Pierre, craignant pour sa ferrure,
Dit : "Nous sommes perdus, Seigneur,
C'est une pince-monseigneur
Pour crocheter notre serrure."
Jésus, depuis sa passion,
Redoutant toujours la souffrance,
Dit : "Ça, c'est un pal que la France
Élève à mon intention."
"Non, c'est une échelle hardie",
Dit Michel le conquérant.
"C'est un flambeau", dit saint Laurent
Qui craint toujours quelque incendie.
Alors la Vierge qui sourit
Dit à son tour, et toute rose :
"C'est un mystère, quelque chose
Dans le genre du Saint-Esprit ! »
(Paroles et musique de Léon Xanrof, 1867-1953).
Cette vigie de 300 mètres faillit disparaître au premier janvier 1910, date à laquelle se terminait la concession accordée à Gustave Eiffel! Mais elle survécut grâce au Réseau Télégraphique sans Fil (TSF) dont l'importance fut hautement stratégique pendant la Première Guerre Mondiale. Au fil du temps, elle se révéla indissociable des évolutions technologiques et de l'histoire « moderne » de Paris.
Souvenons-nous, au-delà de sa verticalité fascinante et de ses lignes uniques, qu'elle était rouge autrefois ! Je vous en avais parlé sur Ma Plume Fée dans Paris.
http://maplumefeedansparis.eklablog.com/tour-eiffel-et-chaise-bistro-a130753238
Embrasement de la Tour Eiffel pendant l'Exposition Universelle de 1889, gravure en couleur offerte à Gustave Eiffel par Georges Félix Garen (1854-après 1912). La Tour arbore un somptueux rouge dit de Venise...
Et vous savourerez volontiers, je l'espère, la suite de ce florilège d'images inspirées par la Dame de Fer...
Gros bisous, prenez bien soin de vous !